Tiphaine Gourlay
Pour ce second épisode des Voix de l'art, j'ai la joie d'échanger avec Florence Lallement.
Florence évolue depuis plus de 15 ans dans le domaine de l'art, et plus particulièrement de la production d'expositions temporaires internationales, un métier parfois méconnu et pourtant captivant et porteur de nombreux enjeux juridiques.
Elle a commencé sa carrière chez Arter et, après une longue expérience de Business Manager chez Sotheby's, est désormais responsable de projets d'expositions temporaires chez France Muséums pour le Louvre Abu Dhabi.
Florence, je souhaitais, par ce court entretien, aborder avec toi le métier de responsable de projets d'expositions et ses implications juridiques.
J'ai en effet eu la chance de collaborer très étroitement avec les équipes de production de France Muséums et j'ai, à cette occasion, découvert un monde nouveau et passionnant aux confluents de la gestion de projets, de l'expertise scientifique et plein d'embuches juridiques.
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Un métier pluridisciplinaire : qu'est-ce que produire une exposition ?
Tiphaine Gourlay
Pour ceux qui sont moins familiers, peux-tu s'il te plait décrire le métier de la production d'expositions temporaires ?
Florence Lallement
En quelques mots : la production d'une exposition est un processus collaboratif et pluridisciplinaire qui consiste à concevoir, organiser et réaliser une exposition, qu'elle soit temporaire, permanente ou itinérante. Elle allie contenu scientifique, mise en espace, logistique, gestion de projet et médiation culturelle.
Produire une exposition, c'est orchestrer une chaîne d'acteurs dont – commissaires, scénographes, régisseurs et prestataires – pour concilier ambition scientifique et culturelle, contraintes logistiques et expérience visiteur, le tout dans un cadre budgétaire et calendaire.
Les principaux acteurs – outre l'établissement hôte de l'exposition – sont les suivants :
Les principaux acteurs d'une production
- Le ou la commissaire est garant du concept et du propos scientifique (thématique, sélection des œuvres, contenus écrits).
- Le ou la scénographe est responsable de la mise en espace de l'exposition (agencement, mise en vitrine et en lumière). Il ou elle transcrit le propos du commissariat scientifique en un parcours de visite.
- Le ou la concepteur.rice audiovisuel, en lien étroit avec le ou la scénographe, traduit le contenu scientifique de façon immersive et ludique, au sein de dispositifs de médiation ambitieux et innovants.
- Le ou la responsable de projet orchestre cette relation dans un cadre budgétaire et calendaire assisté de l'expertise de conditionnement des œuvres et de logistique portés par des régisseur.e.s et des experts de la médiation culturelle qui s'assurent que la traduction des propos scientifiques et des gestes scénographiques est adaptée et accessible au public visé.
L'enjeu est de coordonner ces acteurs aux intérêts parfois divergents (ex. : sécurité vs. accessibilité, budget vs. ambition scientifique du commissariat ou artistique de la scénographie, mobilité des œuvres vs. conservation préventive etc.).
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Les quatre phases d'une exposition : du concept au démontage
Tiphaine Gourlay
Merci Florence. Cette pluralité d'acteurs justifie effectivement la nécessité d'un chef d'orchestre, rôle incarné par l'équipe de production. Elle implique également la passation de nombreux marchés et/ou la signature d'un grand nombre de contrats, aux enjeux parfois complexes notamment sur les sujets de sécurité, d'assurance et de propriété intellectuelle, le tout dans des délais contraints.
Sur ce sujet de calendrier, peux-tu, s'il te plait, décrire les différentes phases de la production d'une exposition temporaire et nous donner des indications sur leur durée — même si je sais bien que les délais sont souvent raccourcis ?
Florence Lallement
Un projet d'exposition muséale devrait être réfléchi sur une durée de 36 mois mais effectivement, en réalité, les délais sont très souvent raccourcis.
Le processus s'articule autour de quatre grandes étapes :
Les quatre phases
- La phase de conception permet la définition des objectifs du projet : d'un point de vue scientifique, par l'élaboration, sous la responsabilité du commissaire, du concept scientifique/artistique qui se matérialise par une note d'intention et par le choix de la liste des œuvres souhaitées ; d'un point de vue technique et de gestion de projet, avec les études de faisabilité (budget prévisionnel, public cible) ; d'un point de vue gouvernance, par des échanges et arbitrages avec l'institution partenaire. Cette phase se clôture généralement par le choix d'un scénographe, qui nécessite l'assistance de juristes soit pour sécuriser la passation du marché soit pour rédiger et négocier le contrat de scénographie, contrat complexe et à fort enjeu.
- La phase de préparation valide et planifie les éléments clés : prise de contact et contractualisation avec les prêteurs (les conventions de prêt sont négociées au cas par cas en fonction des exigences des prêteurs) ; choix et contractualisation avec les prestataires impliqués dans le mouvement des œuvres (transport, assurance) ou leur installation (soclage, restauration) ; élaboration du projet scénographique, des outils et des dispositifs de médiation.
- La phase de production vise la mise en forme du projet à travers notamment le conditionnement des œuvres (caisses, emballages spécifiques) et la création / fabrication des supports (vitrines, socles, dispositifs multimédias). Cette phase est porteuse de risques en termes de délais de production et de conformité aux attentes des différentes parties prenantes.
- La phase de montage inclut le chantier scénographique et l'installation des œuvres : réception des œuvres et vérification de leur état, montage des structures (cimaises, vitrines, éclairages), installation des œuvres sous la supervision de régisseurs, conservateurs ou convoyeurs des musées prêteurs, tests techniques (sécurité, climatisation, dispositifs interactifs). Il s'en suit une séquence d'ouverture avec une inauguration officielle, une phase d'exploitation et en toute fin le démontage de l'exposition et le retour des œuvres prêtées.
« L'ensemble de ces phases implique (i) la signature d'actes juridiques, (ii) le suivi d'équipes de production pour assurer une bonne gestion de projet, (iii) la vérification constante de la conformité avec le projet scientifique porté par le commissaire. »
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Expositions à l'international : logistique, RSE et adaptation culturelle
Tiphaine Gourlay
Quels sont selon toi les enjeux opérationnels spécifiques aux expositions internationales ?
Florence Lallement
Il y en a de nombreux mais j'aimerais m'arrêter sur la confrontation entre les défis logistiques et les enjeux RSE. En effet, la production d'une exposition à l'étranger implique un transport coûteux et carboné, qui peut – en outre – présenter un risque pour la sécurité des œuvres.
La clé ? Anticiper les risques, communiquer ouvertement entre parties prenantes, négocier des contrats solides avec les prêteurs et prestataires, et intégrer la durabilité dès la conception, sans sacrifier la qualité scientifique ou l'expérience visiteur.
Au-delà de ces enjeux opérationnels, il faut savoir s'adapter à l'environnement culturel de l'institution qui reçoit l'exposition afin de toucher un public local.
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Le juridique, « démineur » de la production d'exposition
Tiphaine Gourlay
Les services de production d'expositions sont souvent, dans les institutions, les plus grands pourvoyeurs de questions juridiques. Nous avons en effet vu que les sujets contractuels sont cruciaux et que les enjeux en matière de responsabilité ou de propriété intellectuelle sont importants. Peux-tu s'il te plait nous dire ce que tu attends de l'accompagnement juridique et quels sont selon toi les sujets prioritaires ?
Florence Lallement
Sur le plan opérationnel, le juridique est le démineur de la production d'exposition : il déverrouille les blocages avant qu'ils n'apparaissent.
On attend donc qu'il anticipe les risques à chaque étape – de la négociation avec les prêteurs à l'accrochage final – en sécurisant les engagements (responsabilités, pénalités), fluidifiant les relations avec tous les prestataires et protégeant l'institution (notamment sur les sujets de propriété intellectuelle), pour que calendrier et budget soient respectés.
À titre d'exemples, l'accompagnement juridique est essentiel :
Quatre domaines prioritaires
- Pour la négociation des différents contrats avec les prestataires.
- Pour la négociation des conventions de prêt.
- Pour encadrer d'éventuelles commandes d'œuvres pour l'exposition.
- Pour la sécurisation des droits sur les œuvres représentées ou reproduites dans l'exposition et au sein des dispositifs de médiation.
« La fonction juridique est sur papier une fonction support mais son soutien opérationnel du fait de son anticipation, sa réactivité et sa pédagogie est essentiel à toute production d'exposition. »